Un amour à toute épreuve

« Nous n’avons rien pris ! » disent les disciples. Nous avons travaillé toute la nuit ; nous sommes fatigués ; on n’a pas ménagé notre peine. Tout cela, finalement, pour rien !

Dans notre monde dominé par la tyrannie de l’efficacité, de la rentabilité, de la productivité, nombreux sont ceux, qui comme les disciples dans la barque, se sentent désemparés. On parle aujourd’hui de « burnout ». On y a cru, on a tout donné. On a été généreux dans l’effort. On n’a pas ménagé notre peine, mais les résultats ne sont pas à la mesure de nos attentes et de ceux qui nous entourent. Soudain, le château de cartes de tous nos efforts s’effondre et on se retrouve plongé dans la nuit.

Ces disciples rassemblés autour de Pierre dans cette frêle embarcation pourraient aussi évoquer l’Église. Le récit de la pêche miraculeuse que nous entendrons ce dimanche a été ajouté tardivement à l’évangile, à un moment où les premières dissensions, hérésies et même persécutions se faisaient jour. L’enthousiasme des premières communautés, peut-être, déjà, s’effritait. Aujourd’hui encore, nos communautés chrétiennes pourraient avoir l’impression de travailler en vain. Tant de générosité, de dévouement, d’engagement pour si peu de résultats ! Nos filets semblent vides…

C’est le disciple que Jésus aimait qui, le premier, reconnaît le Seigneur. Qui est donc ce disciple ? La tradition évoque saint Jean, mais ne pourrait-il pas aussi s’agir de tous ceux qui acceptent d’être disciples, c’est à dire, littéralement, d’être en situation d’apprendre… et de se reconnaître aimé. Le dialogue qui suivra, entre Jésus et Pierre, n’a d’autre fin que de révéler à Pierre que lui aussi est aimé. Par trois fois Jésus interroge Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » La tristesse exprimée par Pierre, après la troisième demande, manifeste l’écart qu’il reconnaît entre son amour pour Jésus et l’amour du Christ pour lui. Il mesure la distance entre son amour timide et parfois médiocre, pensons à son reniement, et l’amour sans limites de Jésus.

Selon quels critères jugeons-nous notre travail et nos engagements ? La valeur de notre vie se mesure-t-elle uniquement à nos performances et à notre efficacité ? Le disciple de Jésus apprend d’abord que la véritable fécondité de notre vie vient de notre capacité à accepter d’être aimé et d’aimer en retour. Selon les critères habituellement en vigueur, la vie du Christ est un échec : ses disciples l’ont presque tous abandonné. Mais l’amour qui a animé sa vie a brisé les verrous de la mort, a fait lever sur l’humanité un jour nouveau et suscite dans le cœur des disciples, aujourd’hui encore, une espérance nouvelle.

Il est bénéfique d’être porté par un idéal, notre monde a besoin de gens dévoués, généreux, efficaces, l’Église a besoin aujourd’hui d’adapter son organisation, de trouver des moyens performants pour transmettre son message… mais sachons rester des disciples, humbles, qui ont encore tout à apprendre, sachons aussi nous regarder les uns les autres comme bien-aimés. C’est dans cet amour vécu et expérimenté au jour le jour que nous puisons la force de sans cesse jeter nos filets et de répondre au Christ qui nous dit « Suis-moi ! »

Christophe Chatillon
Curé de la Paroisse Orléans Coeur de Ville