La sainteté des gens ordinaires

Il y a des lieux où souffle l’Esprit ; mais il y a un Esprit qui souffle en tous lieux.

Il y a des gens que Dieu prend et met à part. Il y en a d’autres qu’il laisse dans la masse et qu’il ne “retire pas du monde”. Ce sont des gens qui font un travail ordinaire, qui ont un foyer ordinaire ou sont des célibataires ordinaires. Des gens qui ont des maladies ordinaires, des deuils ordinaires. Des gens qui ont une maison ordinaire, des vêtements ordinaires. Ce sont les gens de la vie ordinaire. Les gens qu’on rencontre dans n’importe quelle rue. Ils aiment leur porte qui s’ouvre sur la rue, comme leurs frères invisibles au monde aiment la porte qui s’est refermée définitivement sur eux.

Nous autres gens de la rue, croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté. Nous croyons que rien de nécessaire ne nous y manque, car si ce nécessaire nous manquait, Dieu nous l’aurait déjà donné.

Le silence ne nous manque pas car nous l’avons. Le jour où il nous manque, c’est que nous n’avons pas su le prendre (…) Le silence est la place de la parole de Dieu et si, lorsque nous parlons, nous nous bornons à répéter cette parole, nous ne cessons pas de nous taire (…)

À nous, gens de la rue, il semble que la solitude n’est pas l’absence du monde mais la présence de Dieu (…)

Nous autres, gens de la rue, sommes bien sûrs que nous pouvons aimer Dieu autant qu’il a envie d’être aimé de nous (…) Nos pas marchent dans une rue mais notre coeur bat dans le monde entier. C’est pourquoi nos petits actes dans lesquels nous ne savons distinguer entre action et prière unissent aussi parfaitement l’amour de Dieu et l’amour de nos frères (…)

Qu’importe ce que nous avons à faire : un balai ou un stylo à tenir ; parler ou se taire ; raccommoder ou faire une conférence ; soigner un malade ou taper à la machine. Tout cela n’est que l’écorce de la réalité splendide, la rencontre de l’âme avec Dieu, à chaque minute renouvelée, à chaque minute accrue en grâce, toujours plus belle pour son Dieu.

On sonne, vite, allons ouvrir. C’est Dieu qui vient nous aimer.
Un renseignement ? le voici : c’est Dieu qui vient nous aimer.
C’est l’heure de se mettre à table : allons-y : c’est Dieu qui vient nous aimer.
Laissons-le faire.

Vénérable Madeleine Delbrêl (1904-1964), Extraits de Nous autres gens des rues (1938)