Au-delà d’un don

Le geste est un peu maladroit, timide, comme pour ne pas déranger. Dans un coin de la salle du trésor, une main un peu tremblante vient de déposer dans le tronc deux piécettes. La main hésitante et malhabile les glisse doucement, lentement, un peu comme on glisserait un petit mot sous la porte parce qu’on a peur de sonner, pour ne pas déranger et surtout ne pas attirer les regards sur la pauvreté de l’offrande. Pour rester discrète, elle s’est levée très tôt. Seule, elle n’a rien dit à personne, d’ailleurs elle n’a plus personne, le regard un peu vague, le cœur un peu lourd. Elle a trop pleuré ces derniers jours, toujours en cachette, pour ne pas déranger.

Il y a du monde au Temple ce matin. Sa dévotion est immense, sa confiance est folle : elle a mis tout ce qu’elle possédait, humblement, sans peur, comme la veuve de Sarepta l’avait fait pour Élie ; elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre, s’appuyant juste sur une parole, sûre comme le dit le psalmiste, que le Seigneur soutient la veuve et l’orphelin. À Dieu, elle donne tout. « Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas », quelques mots appris par cœur, répétés mille fois, comme pour affermir sa conviction que jamais le Seigneur ne l’abandonnera.

Le don qu’elle fait au Temple est un don sans réserve, que l’on jugera dérisoire ou absurde, c’est selon. Personne ne la remarque, surtout pas les riches et les scribes. Personne ? Si, Jésus, assis pas loin de là, observe et fulmine. Sa réaction, louange ou lamentation, n’est en effet pas neutre. Il a toutes les raisons de chercher à dénoncer les interprétations et les comportements des scribes, et il le fait avec vigueur. Plus profondément cependant, peut-être perçoit-il déjà dans le geste de la veuve, comme en résonance, le don qu’il fera bientôt de sa propre vie, sa vie donnée sur la croix : un don sans réserve, que l’on jugera dérisoire ou absurde…

Car c’est finalement de lui que Jésus parle dans cette page d’évangile. Le moment approche où lui aussi prendra « sur son indigence » pour offrir sa vie « en rançon pour la multitude ». La Passion se profile à l’horizon.

Christophe Chatillon
Curé de la paroisse Orléans Coeur de Ville